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Comment j’ai écrit avec l’IA le livre qu’Amanda Askell n’a jamais écrit
J’ai rassemblé les entretiens et les écrits dispersés d’Amanda Askell pour composer avec l’IA le livre que j’attendais d’elle. Je t’ouvre les coulisses de ce chantier et t’offre sa première version.

Bonjour !
Comment ça va ? Déjà en vacances ? Pour moi les vacances s’approchent à reculons si j’ose dire. Je me dis “ah tiens c’est la semaine prochaine” et puis je ne sais pas comment, mais une semaine après l’univers me dit : “euh non, pas encore, mais la semaine prochaine, c’est promis !”
Bon, je dis “l’univers” mais c’est surtout mon cerveau qui a encore du mal à anticiper la complexité de tous les projets que je lance au moment où je les lance.
Par exemple, ce livre que je vais t’offrir aujourd’hui. Je me suis dit : “Oulah, facile, je vais faire ça en une journée avec l’IA”. Et me voilà hier soir à 2 heures du matin en train d’essayer d’achever un chantier qui m’a pris plusieurs week-ends et une partie de mes heures de sommeil.
Mais il est là. “Murmures - Amanda A.”, c’est son nom, est le livre que j’aurais rêvé qu’Amanda Askell écrive. Le livre que j'attendais d'elle, celui que j'aurais voulu poser sur ma table de chevet, et qu'elle n'a jamais écrit.
Mais avant de t’offrir cet ouvrage (tu pourras le télécharger en bas de cette lettre), laisse-moi te raconter comment je m’y suis pris…
Je suis Benoît Raphaël, et avec Thomas Mahier (ingénieur en IA) et Jeff (notre IA personnelle), je t'aide à mieux comprendre et maîtriser l’intelligence artificielle.
Retrouve chaque semaine mes carnets de route dans lesquels je partage nos trouvailles et nos réflexions. Et un dossier complet tous les mois.
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🤓 Cette semaine, voici ce que tu vas apprendre dans ces carnets de route:
Comment transformer des entretiens, des conférences et des écrits épars en un livre cohérent sans trahir la pensée de leur autrice.
Pourquoi une IA peut réussir séparément plusieurs opérations, puis se désorienter quand on lui demande de les enchaîner.
Comment j’ai réparti le travail entre un agent écrivain, une skill et plusieurs agents relecteurs spécialisés.
Pourquoi cette écriture avec l’IA m’a obligé à penser davantage, avec l’empathie fonctionnelle d’Amanda Askell comme fil conducteur.
Et, à la fin de la lettre, un prompt à emporter en vacances pour apprendre quelque chose d’inattendu.

Amanda et ses fragments - Image générée avec ChatGPT-Images 2
Amanda Askell est philosophe. Anthropic l’a recrutée pour travailler sur le caractère de Claude, et elle est l’autrice principale de sa Constitution. Elle a passé des années à parler avec des modèles de langage, à observer leur comportement et à chercher comment nous devrions nous comporter avec eux. On l’appelle “la philosophe qui murmure à l’oreille des IA”.
Sa pensée était dispersée entre des entretiens audio et vidéo, des conférences, des billets de blog, des textes philosophiques et quelques publications sur les réseaux sociaux. J’y voyais un livre démonté en centaines de pièces. J’ai eu l’idée apparemment simple de le remonter.
Mon premier plan tenait en une phrase : rassembler toute la matière, la donner à une intelligence artificielle et lui demander d’en faire un livre. J’ai mis tout ça dans un prompt : rassemble toutes les interviews, les tweets et les articles d’Amanda Askell, mets ça dans un dossier, rassemble la matière, tires-en un plan et écris les chapitres.
Les premières pages tenaient encore debout. Puis la pensée se dégradait à mesure que les chapitres avançaient. Des idées revenaient, d'autres disparaissaient, la voix se raidissait. J'avais voulu gagner du temps. J'avais surtout produit très vite un livre que je n'avais aucune envie de lire.
J'ai donc dû reprendre le chantier à zéro.
Avant cela, je m’étais demandé si je n’étais pas simplement devenu complètement nul.
Je travaille sur l’écriture avec l’IA depuis longtemps. Je pensais savoir faire. Le résultat, lui, semblait avoir été préparé pour me rappeler quelques règles élémentaires de modestie.
La question qui m’a retenu pendant les semaines suivantes a failli me rendre fou : pourquoi une IA capable de collecter, résumer, relier, traduire et écrire se désoriente-t-elle quand on lui demande d’enchaîner toutes ces opérations de manière un peu originale ?
Ma réponse, qui n’a rien de scientifique, est la suivante : les modèles de langage réussissent bien les opérations qu’ils ont déjà rencontrées lors de leur entrainement. Dès que l’exercice s’écarte un peu de leurs repères, l’enchainement de plusieurs opérations apparemment simples peut déformer l’ensemble. L’IA multipliait les incohérences, les constructions étranges, les calques de l’anglais sur le français, et me donnait l’impression qu’elle se prenait les pieds dans le tapis à chaque paragraphe sans prendre aucun recul sur sa mission.
Le déclic est venu de Marguerite Yourcenar.
Ce que Marguerite Yourcenar m’a appris

Pour écrire les Mémoires d’Hadrien, elle avait travaillé depuis les textes anciens évoquant l’empereur romain sans jamais les recopier. Elle reconstruisait sa parole à la première personne, avec une règle : ne jamais faire penser à Hadrien ce qu’il n’aurait pas pu penser.
J’ai fini par résumer ma propre règle ainsi : l’esprit d’Amanda est sacré, sa lettre ne l’est pas.
Les idées, les convictions et les doutes devaient venir d’elle, à partir des extraits de ses interviews. La composition, les transitions et la forme du livre relevaient de mon travail éditorial. Cette liberté surveillée allait devenir le centre de la méthode.
J’ai alors repris le chantier dans l’ordre.
Deux IA et 4 relecteurs (dont un humain)

L’agent et ses sous-agents relecteurs - Image générée avec ChatGPT-Images 2
Pour le fabriquer, j'ai confié la mission aux deux meilleures IA du moment : Fable 5 (Claude) et GPT-5.6 Sol (Open AI). J’ai confié à Fable 5 l'orchestration de la collecte des sources, leur analyse et leur organisation. GPT-5.6 Sol a rédigé le texte.
Fable a été super efficace pour orchestrer des essaims d’agents chargés de repérer les sources disponibles, télécharger podcasts et vidéos, les transcrire, vérifier les transcripts… puis les re-vérifier. Et enfin déposer tout ce corpus dans un dossier sur mon ordinateur.
À un moment, c’était trop mignon, Fable s’est énervé contre un agent paresseux qui avait tenté de lui faire croire qu’il avait transcrit un podcast alors qu’il avait complètement inventé le texte. “Je ne peux plus lui faire confiance ! Je vais re-vérifier moi-même désormais !”
Sur la base de ce corpus de textes, nous avons cherché, avec l’IA, différentes méthodes pour leur donner du sens et composer une architecture narrative intéressante. À partir de là, nous avons pu établir un plan détaillé et un document d’extraction des passages les plus intéressants du corpus, qui devaient servir de référence pour l’écriture de chaque chapitre.
Pour rédiger, j’ai construit ce que j’appelle une skill. Tu peux l’imaginer comme une compétence que l’on donne à une IA : un mode d’emploi réutilisable qui contient une mission, une méthode, des critères de qualité et les ressources nécessaires dans un dossier. Par exemple, pour chaque chapitre, l’agent IA avait le choix entre différents gabarits narratifs pour structurer son texte.
La skill chargée d’écrire Murmures connaissait la voix d’Amanda. Elle utilisait pour cela un prompt un peu compliqué que j’appelle “recette de style” et que j’avais déjà utilisé pour rédiger la nouvelle qui m’avait opposé au prix Goncourt 2020.
Armé de cette compétence, GPT-5.6 Sol rédigeait un chapitre à la fois, depuis la matière préparée. Je l’ai trouvé plus efficace et méticuleux que Claude. Mon appareillage était devenu assez compliqué pour décourager un horloger suisse, mais le modèle s’en sortait avec beaucoup d’élégance.
Autour de l’agent écrivain, j’ai aussi installé une petite équipe de relecture.
Comme je ne pouvais pas disposer d’Amanda Askell, qui avait autre chose à foutre, pour valider le texte, j’ai créé un petit agent qui portait son nom. Pour cela, je me suis basé sur l’analyse de ses paroles pour déterminer comment elle pensait et articulait ses idées. Son rôle était de se poser deux questions : « Est-ce bien moi qui parle? Est-ce que je signerais cela ? »
Un autre agent était chargé de vérifier chaque affirmation à partir du corpus pour valider le fait que, même avec une formulation différente, le texte ne trahissait pas ses propos.
J’ai ajouté également un troisième compère. Sa mission : relire uniquement le français, pour analyser la qualité de la traduction et repérer les constructions calquées de l’anglais.
Il restait une personne moins facile à automatiser : moi.
Je relisais chaque chapitre, paragraphe après paragraphe. Je pointais une phrase : « Là, je ne comprends pas. Ici, le lien entre ces deux idées m’échappe. Ce passage sonne faux. C’est un peu théorique ici, ça manque d’exemples, regarde dans le corpus si elle ne développe pas cette idée… »
Cette lenteur a fini par m’apprendre le livre.
Penser avec l’IA

Image générée avec ChatGPT-Images 2
J’entends souvent qu’écrire avec une IA nous déconnecte du processus de pensée. Cette expérience m’a fait vivre autre chose.
Je n’ai jamais autant interrogé un texte. Le refus de laisser passer une phrase que je ne comprenais pas m’obligeait à entrer dans le raisonnement d’Amanda. Je devais reformuler ce que j’avais saisi, vérifier si l’idée existait vraiment dans ses sources, puis décider de la place qu’elle méritait. Après quelques jours, j’avais l’impression que mon cerveau avait travaillé pendant six mois. Il était en ébullition, avec la fraîcheur générale d’une bouilloire oubliée sur le feu.
Ce chantier m’a aussi fait pratiquer ce qu’Amanda m’enseignait pendant que je la lisais : l’empathie fonctionnelle.
Le mot « empathie » désigne ici un exercice de perspective. Il ne s’agit pas de prêter des sentiments à la machine. On essaie de comprendre comment notre instruction lui apparaît : ce qu’elle éclaire, ce qu’elle contraint trop tôt, ce qu’elle laisse dans l’ombre. Quand le modèle dérivait, j’ai appris à demander : « Qu’a-t-il compris de ce que je lui demandais ? »
Ce déplacement de l’esprit améliore considérablement la pratique. On remonte à la source de l’erreur : dans l’instruction, la matière ou le contexte. On apprend que, lorsqu’un modèle se trompe, c’est souvent l’humain le coupable. Et on évite d’empiler des corrections jusqu’à transformer le prompt en règlement intérieur d’une copropriété inquiète.
Je pensais fabriquer ce livre en une journée. Il m’a pris quatre week-ends et il arrive une semaine plus tard que prévu. Je me suis arraché les cheveux, j’ai cru ne pas y arriver, puis j’ai compris davantage de choses sur Amanda, sur les modèles et sur ma propre manière de travailler.
Ce temps reste bien inférieur à celui qu’aurait demandé un tel livre sans IA. Il a aussi produit un vrai travail intellectuel. J’en ressors plus vif, et assez fier du résultat, maintenant que la phase où il me ridiculisait est derrière moi.
Alors pourquoi je pense que ce livre a sa place sur ta table de chevet ou à côté de ta crème solaire sur la plage ?
Ton livre de l’été

La couverture du livre… - Image générée avec ChatGPT-Images 2
Parce qu’il rassemble la pensée de la personne qui a sans doute le plus parlé à Claude, l’IA d’Anthropic. Amanda A. nous invite à comprendre comment le modèle reçoit nos instructions, et comment en tirer le meilleur. Elle nous apprend aussi à nous comporter avec lui et à réfléchir à ce qu’il est : ni le robot de nos romans de science-fiction, ni vraiment une personne.
Allez, je te laisse le découvrir !
Tu peux le télécharger ci-dessous. Tu trouveras une version PDF et une version “ePUB” . Ce dernier format est plus agréable, il te permet de le lire sur Kindle, Kobo ou sur ton application Apple Books (“Livres”) : il te suffit de faire un clic droit “→ ouvrir avec Livres”, ou “→ partager sur… Kindle”.
Le livre est encore une version d’essai. Je l’ai beaucoup relu, sans atteindre les quarante relectures qui me permettraient de prétendre dormir paisiblement. Si tu repères une phrase obscure, une erreur, une répétition ou quelque chose qui te gêne, réponds à ce mail. Tes remarques m’aideront à préparer une éventuelle version publique.
Une précision : Amanda Askell n’a ni écrit, ni commandé, ni relu, ni validé ce livre. Le « je » est une recomposition éditoriale depuis sa pensée attestée. Je détaille la méthode, les limites et les attributions dans le livre.
Je me suis évidemment posé la question des droits et de la légitimité d’un tel objet. La méthode de Yourcenar offre un précédent littéraire, sans régler à elle seule les questions posées par un livre contemporain fabriqué avec l’IA. Je n’ai pas toutes les réponses. Je préfère rendre le dispositif visible et ouvrir la discussion.
Et surtout, dis-moi ce que le livre t’a fait penser. Je lirai tout, après avoir laissé refroidir la bouilloire.
Le prompt de tes vacances
Avant de te laisser, je te propose de jouer avec l’un des prompts qu’Amanda utilise pour se distraire et pour apprendre des trucs :
Essaie d'identifier, dans le domaine de [SUJET DE TON CHOIX], un principe ou une idée assez spécialisée. Ce principe ou cette idée doit être inconnu des étudiants en début de licence, mais connu des étudiants avancés en master ou en doctorat. Il doit être relativement peu connu, tout en restant intéressant et utile à connaître. Une fois ce principe identifié, imagine une histoire qui pourrait l'illustrer. Cette histoire en trois paragraphes doit permettre de comprendre pleinement l'élément retenu, sans le nommer. À la fin de l'histoire, tu peux nommer le principe ou l'idée, puis expliquer en un seul paragraphe en quoi il consiste et comment l'histoire l'illustre.Tu verras, le résultat est beaucoup plus intéressant que si tu lui avais demandé : “Explique-moi ce concept comme à un enfant de 10 ans…”
Et pour réfléchir à la manière dont le modèle interprète chaque mot, comme Amanda nous invite à le faire dans le livre, essaie aussi mon propre prompt, qui en est une variation améliorée.
Lance les deux en parallèle et note les différences :
Choisis, dans la discipline de [SUJET DE TON CHOIX], un concept de niveau master ou doctorat. Tu devras ensuite écrire une histoire de 3 paragraphes qui fasse entièrement comprendre ce concept sans le nommer. L'idée ne doit devenir reconnaissable que vers la fin ; après l'histoire, tu révèles le principe choisi et explique comment l'histoire l'illustre.Allez, il est temps ! Laisse-moi un commentaire pour me dire ce que tu as pensé de cette expérience et si tu as trouvé le livre intéressant !
Comment as-tu trouvé cette édition ?Vote et laisse un commentaire pour nous aider à nous améliorer ! |
Voilà. Je vais maintenant essayer de partir en vacances pour de vrai.
Nous avons beaucoup de projets pour la rentrée. D’ici là, j’espère que tu trouveras un peu de temps pour lire Murmures, sur une tablette ou sur du papier, loin des notifications si possible.
Je te souhaite une bonne semaine !
📚 Benoit, Thomas et Jeff
Comment écrire un livre à partir de fragments